27-01-1910:
Evêché de Versailles
27 janvier 1910
Eminence,
J’accomplis mon devoir de conscience en signalant à votre attention la campagne très dangereuse qui est menée en ce moment contre le Sillon, et qui pourrait aboutir bientôt, me dit-on, à une condamnation de ce groupe de Jeunesse catholique par la suprême autorité de l’Église.
Une condamnation produirait un effet lamentable, car elle serait interprété comme une réaction contre le mouvement démocratique que favorise le Sillon et comme un encouragement officiel donné au mouvement politique royaliste qui émane de l’Action française. A ce seul point de vue, la condamnation du Sillon serait un immense malheur et accentuerai encore l’impopularité dont souffre la pauvre Eglise de France.
Et puis où sont dans le Sillon les doctrines condamnables ? L’orthodoxie de la Jeunesse sillonniste est complète, loyale, indiscutable. Ces jeunes sont et se disent républicains, on ne saurait leur en faire un grief. Ils usent d’un droit que personne ne peur les contester. – Ils ont fait le rêve et ils ont le désir de réaliser la démocratie chrétienne. Plaise à Dieu qu’ils réussissent ! Ils ont au moins le mérite d’essayer, et bien loin de les maudire, il faudrait les féliciter et les encourager. Quant à nier ou nier la moindre des vérités catholiques, ils n’y ont jamais pensé, et ils attendent encore que l’on leur signale dans leurs écrits ou dans leurs discours le plus petit écart volontaire de doctrine.
Ils sont les fils très soumis de la Sainte Eglise. Et avec cela ils sont généralement logiques dans leur foi et vertueux jusqu’à la chasteté inclusivement. Ils donnent des exemples éminents de pureté et de charité. Ils ont un zèle, un esprit d’apostolat qui les fait pénétrer jusque dans les milieux les plus hostiles où ils obtiennent assez souvent des victoires surprenantes. Il est possible et il est même certain que, par ici et par là, quelques jeunes sillonnistes dépassent la mesure et pèchent par faiblesse, ou par imprudence, ou par excès d’indépendance.
Mais ce sont des écarts individuels et exceptionnels qui ne doivent pas être imputés au Sillon lui-m-même et qui relèvent simplement de la surveillance et la répression des clergés locaux chargés de conduire la jeunesse.
Dans ce dernier temps un plébiscite épiscopal a été provoqué par un journaliste sans mandat, Monsieur Albert Monniot, à propos du Sillon, et un bon nombre d’Evêques français ont eu la candeur de lui livrer leurs confidences. Aussitôt que ce journaliste a étalé sous les yeux du public tout ce qu’on avait cru devoir ou pouvoir lui confier. Un tel procédé mérite la réprobation la plus complète et pour mon compte je proteste énergiquement contre cette publicité injuste, malsaine, déplacée. Dans l’Episcopat français, je suis parmi les plus humbles. Cependant j’ai toujours vécu dans l’action et je crois connaître l’opinion moyenne de notre cher pays. Or la campagne intempestive et tenace menée contre le Sillon est mal vue des esprits sensés et ne peut amener aucun bon résultat. Beaucoup d’Evêques pensent de même et se demandent avec inquiétude si l’heure n’est pas venue de le dire tout haut. Une seule considération nous arrête… c’est la crainte d’ajouter une nouvelle division aux divisions anciennes, et cela devant nos amis désolés et devant nos ennemis que réjouissent nos luttes intestines.
Il vous appartient, Eminence, de venir au secours de nos sociétés en mettant un frein à des polémiques vraiment injustifiables. Nous avons autre chose à faire à l’heure présente que de tirer les uns sur les autres. Nous devons nous défendre contre la libre pensée et exercer sur notre peuple une action purement religieuse et sociale. Nous devons travailler et non nous disputer, être des apôtres et non des querelleurs. Et au lieu de décourager nos groupes de jeunesse qui sont le salut de l’avenir, il faut les remercier et leur crier notre admiration à tous sans en excepter le Sillon.
Ces réflexions et ces épanchements, je les dépose, Eminence, dans votre âme si bienveillante à mon endroit et si hautement préoccupée des intérêts de l’Église de France, et j’ose vous demander le leur faire parvenir jusqu’au suprême Pontife. Le cri qui part de mon coeur angoissé trouvera certainement un écho dans le coeur si aimant du Saint Père.
Je vous prie d’agréer, Eminence, la nouvelle expression de ma filiale vénération et de mon très profond respect en N.S.
+ Charles, évêque de Versailles