1910 03 28: Mgr Chapon aux évêques français: L’angoisse de mon âme

Mgr Henri-Louis Chapon

42682

Mémoire adressés à des Evêques Français sur le Sillon

Nice le 28 mars

Confidentielle.

Monseigneur,

Permettez-moi de venir respectueusement et fraternellement confier à votre Grandeur l’angoisse de mon âme relativement aux condamnations épiscopales dont il vient d’être l’objet. Je possède à Nice et dans plusieurs villes de mon diocèse un groupe de sillonistes. Ces jeunes gens profondément troublés et découragés par ces condamnations, s’adressent à moi et me demandent de leur rendre témoignage. Je ne puis le leur refuser, car ils n’ont mérité ici aucun des reproches qui leur ont été adressés ailleurs, et je leur dois au contraire toute mon estime et ma paternelle reconnaissance pour le bien qu’ils font et pour l’exemple qu’ils ne cessent de donner.

Si je ne leurs rends pas ce témoignage publiquement, c’est par respect pour ceux de nos Vénérés Collégues qui ont cru devoir les frapper, et par déférence surtout pour Monseigneur le Cardinal Archevêque de Reims.

Mais ma conscience ne me permet, pour aucun motif, de taire ce que j’ai à dire pour leur justification, et, dans la crise douleureuse qu’ils traversent je me reprocherais ce silence comme un abandon et une lâcheté.

Je n’ai garde de me porter juge des incidents locaux et des raisons particulières qui ont pu justifier les sentences sévères portées contre eux en quelques diocèses ; je viens seulement, en témoin à décharge, dire ce que j’ai observé ici et ailleurs, par moi même ou par d’autres, relativement à leur vie personnelle, à leur apostolat religieux, à leur action politique et sociale, à leur attitude vis-à-vis de l’Episcopat. Je ne prétends pas que sous tous les rapports ils soient parfaits, qu’ils se soient tous toujours et partout tenus dans les limites de la plus parfaite mesure, ni qu’ils n’y ait pas à leur reprocher ça et là des paroles et des démarches inconsidérées sur lesquelles il importe de faire des réserves, mais la question n’est pas là.

Car si nous exigeons de nos défenseurs une telle perfection, et si nous frappions d’anathèmes tous ceux qui ne la réalisent pas, quels hommes et surtout combien de jeunes gens pourrions nous garder dans nos rangs ?

II

La question est de savoir, vraiment, ils sont tombés et s’obstinent, contre la doctrine et la hiérarchie, en ces erreurs et ces fautes graves qui justifieraient, de la part de l’épiscopat tout entier et du St. Siège lui même la condamnation que leurs détracteurs réclament avec une passion dont les ardeurs et les impatiences nous doivent être suspectes. Que penser d’abord de leur vie personnelles ? De l’avis de touts les prêtres qui pénétrent dans leur intimité entre toutes nos œuvres de jeunesses, les Sillonistes sont au premier rang pour l’ardeur de la foi, la ferveur régulière de leur piété, l’intégralité de leurs mœurs, leur pureté sévèrement gardée et controlée, la fidélité aux pratiques chrétiennes et particulièrement à la communion fréquente et à l’adoration même nocturne du très saint Sacrement. Je ne les ai jamais conviés à une manifestation religieuse sans qu’ils n’aient répondu avec empressement. A Nice dans la détresse où me jette la diminution progressive des vocations sacerdotales chez les enfants, ils ont été ma ressource providentielle, car c’est d’eux qu’est venu l’initiative de cette œuvre des vocations tardives où je compte dix d’entre d’eux qui, ayant entendu l’appel de Dieu, ont quitté une position déjà acquise pour le suivre, et parfois en dépit des obstacles et des oppositions les plus douleureuses. – Leur apostolat religieux est l’épanouissement de cette vie chrétienne. Je n’en connais pas en ce moment de plus désintéréssé, de plus généreux, de plus actif, de plus pénétrant. C’est par la puissance de cet apostolat qu’ils se recrutent et presque exclusivement dans les classes populaires, et le plus souvent parmi ces pauvres gens qui semblaient voué par leur milieu et les influences ambiantes, à devenir la proie de la franc-maçonnerie et du socialisme révolutionnaire dont plusieurs déjà avaient subi la fascination. J’ai été le témoin de conversions et de transformations vraiment merveilleuses. Et cet apostolat ils ne l’exercent pas seulement les uns envers les autres, (III) ils saisissent toutes les occasions d’affirmer publiquement et de défendre leur foi ; avec une crânerie et une audace vraiment intrépides, ils s’introduisent dans les réunions les plus hostiles à la religion, s’y font accepter et écouter ; y répondre avec une verve intarissable aux objections contre la religion ; réduisent souvent les blasphémateurs au silence et il leur est arrivé plus d’une fois, par leur parole et leur accent sympathique en ces milieux populaires qu’ils connaissent bien, de retourner un auditoire prévenu e d’y faire acclamer Dieu, Jésus-Christ, l’Église. C’est ainsi que dernièrement, à Nice, ils remportaient un véritable triomphe contre un conférencier venu de loin pour prouver à nos ouvriers que Dieu n’existe pas. Il est vrai que dans la vie des Sillonistes, cet apostolat religieux s’unit et se mêle à une action politique et sociale. Leur idéal ou leur illusion est de travailler à l’avènement de la véritable République démocratique. Quoique l’on puisse penser de cette prétention, il ne faut pas oublier qu’elle aide puissament leur apostolat chrétien, et que c’est grâce à elle qu’ils pénètrent avec leur Credo dans des réunions d’ordinaire inaccessibles à toute influence religieuse. Combien de fois leur est-il arrivé de parler en chrétiens là ou ils étaient entrés comme républicains et grâce à leur plumet démocratique ! Toutefois c’est à l’occasion de cette action sociale qu’ils ont encouru les reproches les plus sévères qui leur ont été adressés. Pour savoir si et dans quelles mesures ils le méritent, il importe de bien préciser quels sont ici leurs droits et la mesure de liberté dont ils peuvent légitimement user et se prévaloir. Il est facile de constater qu’entre leurs accusateurs plusieurs n’en ont pas la notion exacte. Ils semblent ignorer qu’en dehors des questions de foi et de morale qui ressortent directement de son magistère infaillible et des question qui s’y rattachent, l’Église admet dans tous les ordres et particulièrement dans l’ordre social et politique un très large domaine livré à la discussion, et où les catholiques, comme tous les autres citoyens, peuvent avoir et défendre sans l’engager, et à leurs risques et périls, mais sans encourir ni mériter aucune réprobation, telle opinion et tel système qu’ils jugent le meilleur et le plus opportun.

Cette liberté a été reconnue plusieurs fois expréssement aux catholiques par le St. Siège lui même et notamment dans ce passage de l’encyclique « IMMORTALE DEI ». S’il s’agit de questions purement politiques comme de se prononcer sur le meilleur système de gouvernement, ou sur telle ou telle manière d’organiser la société civile, on peut se livrer à d’honnêtes et utiles discussions. Incriminer les catholiques, dont la piété et la résolution d’obéir au St. Siège sont d’ailleurs notoires, parce qu’ils professent sur ces divers points des sentiments différents de nôtres, cela constituterait une véritable injustice. On se rendrait plus coupable encore si, comme nous avons eu le regret de le voir en plus d’une circonstance, on allait jusqu’à déclarer leur foi suspecte et pervertie. Or entre les adversaires du Sillon, plusieurs semblent supposer que les catholiques, même sur de tellesquestions, ne doivent parler que sur un mot d’ordre, sans remarquer que cette étroite manière de comprendre l’action des catholiques, même sur de telles questions, ne doivent parler que sur un mot d’ordre, sans remarquer que cette étroite manière de comprendre l’action des catholiques étoufferait parmi eux toute initiative et tout élan, les discréditerait d’avance en face d’une opinion ombrageuse, et éloignerait de nous les esprits les plus vigoureux et les caractères les plus énergiques justement jaloux d’une légitime liberté. Sans doute cette liberté a des limites et il appartient à l’Église de les fixer en déterminant le point où les principes dont elle est la gardienne seraient lésés. Plusieurs fois dans son enseignement, elle est intervenue pour le faire, et c’est le devoir des catholiques de reconnaître cette autorité et de respecter les limites posées par elle.

Il s’agit de savoir justement si les Sillonistes y on manqué. – Et tout d’abord personne ne peut les accuser de méconnaître en principe cette autorité de l’Église dans les domaines politique et social, après la déclaration si explicite de leur chef Marc Sangnier, dans sa réponse à Son Eminence le Cardinal Archevêque de Reims « Bien que notre action soit directement temporelle, écrit-il je n’ai jamais eu la coupable pensée de la soustraire au contrôle de l’Egliser La politique et la sociologie touchent à la morale. Je n’ai jamais cessé de répéter partout cette vérité catholique.. »

De fait, ont-ils méconnu cette autorité par des assertions incompatibles avec la doctrine définie ou professée par l’Église sur la question sociale ?

Pour ma part, j’ai eu souvent occasion de les lire et les entendre ; et si j’ai remarqué plus d’une fois dans leurs discours et dans leurs écrits des questions contestables, des projets à mon avis quelque peu chimérique, je n’y ai jamais saisi une proposition que ne pût être expliquée dans un sens orthodoxe et fût contraire à la doctrine de l’Église. Voici si je ne me trompe les principales assertions qu’ils aiment à commenter et qui reviennent sans cesse sous leur plume et sur leurs lèvres :

1° Ils posent en fait que l’état social où nous vivons est défectueux, que les classes laborieuses y sont trop souvent sacrifiées aux spéculations des capitalistes et qu’une transformation est nécessaire pour leur donner le bien être et la dignité auxquels elles ont droit. Mais Léon XIII lui même, dans son Encyclique RERUM NOVARUM, n’avait-il pas affirmé « que la majorité des ouvriers vit dans un état de misère imméritée ». Et à entendre certains arguments des adversaires les plus violents du Sillon, je les soupçonne de ne pas connaître ou d’avoir oublié cette admirable encyclique, ou d’en méconnaître l’autorité.

2° Quel moyen le Sillon propose-t-il pour arriver à cette transformation nécessaire ? Ils ont toujours répudié les moyens violents, et à la différence de certains catholiques, ils ont blâmé nettement les essais qui ont été faits, notamment lors des incidents de travail, et se sont attirés à cette occasion les reproches les plus violents des socialistes révolutionnaires. Ils redisent sans cesse qu’ils mettent leurs confiance, non dans une révolution, mais dans une évolution lente et progressive qui, en faisant l’éducation des classes laborieuses les rendrait capable d’une plus grande responsabilité et par conséquent d’une plus grande indépendance et d’une plus large participation à la propriété vis à vis de ceux qui en détiennent aujourd’hui le monopole. Ils préconisent le rôle et l’influence nécessaire des forces morales dans cette évolution et ce progrès, et au premier rang de ces forces ils placent la foi chrétienne et l’influence de l’Église. Ils s’élèvent avec raison contre le socialisme d’état dont ils redoutent la tyrannie oppressive. Ils réservent d’ailleurs tous les droits acquis et le principe intangible de la propriété personnelle.

3° Quelle est au juste dans leur pensée cette transformation sociale ? Eux mêmes avoue qu’ils ne sauraient préciser comment, ni quand, ni dans quelle mesure elle se réalisera puisque tout dépend de cette transformation morale, soumise à la coopération libre de ceux qui doivent en bénéficier, et aussi aux résistances des réalités économiques auxquelles doit s’adapter l’initiative individuelle et collective, pour ne pas entrer dans la voie révolutionnaire qu’ils répudient. Leur tendance cependant serait, en ménageant les droits acquis des patrons qu’ils reconnaissent, de substituer peu à peu à leur tutelle les syndicats et les coopératives ou les ouvriers devenus patrons, par eux mêmes ou par leurs délégués, géreraient leurs usines sous leur responsabilité et à leur profit. Ils conçoivent aussi et préconisent pour les petits propriétaires la fondation de nombreux syndicats où ils mettraient en commun tous leurs biens pour une exploitation commune. Nulle part ils ne supposent qu’une telle organisation puisse et doive être imposée par la force ou une autorité quelconque, mais ils déclarent en tout occasion qu’elle ne pourra se réaliser que par l’accord libre de volontés éclairées par l’éducation morale et religieuse dont ils ne cessent de vanter l’efficacité, et ils déclarent que dans cette éducation morale et religieuse, leur idéal est à jamais irréalisable.

Je ne crois pas nécessaire de justifier leurs idées politiques ; ils sont sincèrement et ardemment républicains et se plaisent à crier à tout propos, et parfois hors de propos « Vive la République ! » C’est incontestablement leur droit, et il y a là, de la part des catholiques une compensation peut-être utile pour ceux qui ne se fatiguent pas de crier : Vive le roi et à bas la République !!

Telles sont les principales idées soutenues par le Sillon. Au point de vue pratique, je me garderai de m’en porter garant, et j’inclinerai à croire que cette substitution, même lente et progressive des patrons aux syndicats, et la transformation de la propriété personnelle aux coopératives, du moins avec l’extension qu’ils espèrent est quelque peu chimérique. Mais au point de vue théologique, je ne vois quelle censure ces idées pourraient provoquer. Le Sillon aurait-il professé d’autres idées et des doctrines politiques et sociales condamnés par l’Église ? Ceux qui les accuseraient seraient tenus de les préciser par des citations. Mais l’équité exige que dans le choix de ces citations, on ne les sépare de leur contexte ou d’autres déclaration qui les atténuent ou les expliquent. Or, il y a grandement à se défier, de la part des contradicteurs passionnées comme en a le Sillon, de ces recueils où il est facile, par un triage habile et perfide, d’accommoder les textes à ses préjugés ; et j’en pourrais citer plus d’un où ces règles de l’équité sont absolument méconnues. Aurait-on même découvert, dans les écrits ou les discours de tel ou tel Silloniste, des affirmations vraiment hétérodoxes ou suspectes, qu’il faudrait savoir si elles expriment les opinions personnelles de leurs auteurs ou si elles sont généralement acceptées parmi eux, et en tout cas si elles ont échappé à l’improvisation ou si elles sont soutenues avec obstination.

Au cas où ils professeraient de telles opinions dans mon diocèse je manquerais pas de les leur signaler et d’en exiger la rétraction ; et je suis sûr qu’il me suffirait de leur demander pour l’obtenir et m’épargner la douleur d’avoir à condamner ces braves, loyaux et généreux jeunes gens. Mais ma vigilance pourtant très attentive, ne m’a jamais fourni l’occasion de le faire.

Reste à justifier l’attitude du Sillon à l’égard des Evêques.

Je déclare que j’ai toujours trouvé en eux la plus filiale déférence, et qu’ayant eu, une ou deux fois, à signaler à Mr Marc Sangnier certaine témérité de langage et d’initiative de la part de quelques uns de ses camarades il s’est rendu à mon avis, il y a fait droit. Du moment qu’ils admettent sincèrement l’autorité des Evêques dans les questions de dogme et de morale, et même dans les questions mixtes, la liberté d’initiative qu’ils réclament se bornant dès lors aux opinions libres sur le terrain politique et social, ils ont droit de la réserver. Et de fait, si, même en de telles questions et sur ce terrain, chaque groupe du Sillon devait, en chaque diocèse, prendre l’avis de son Evêque et refléter ses idées personnelles, l’unité nécessaire à toute grande association deviendrait bien difficile ; s’il faut dire toute ma pensée, il est utile, il est nécessaire que tout au moins un certain nombre de catholiques s’intéressent publiquement à la question sociale et prenne part aux discussions qu’elle provoque de toute part ; sans cependant solidariser l’Église avec les systèmes qu’ils croiront devoir défendre. La questions sociale, en effet, s’impose, elle s’imposera de plus en plus ; et si les catholiques s’en désintéressaient, ils le livraient la solution aux violents et renoncerait à toute influence sur les classes populaires qu’il importe de plus de plus d’évangéliser. Or l’expérience prouve que, le plus souvent, c’est en prenant en main la cause de leurs intérêts matériels qu’on arrive à leurs âmes, et que c’est en traitant la question sociale qu’on peut aborder devant elles la question religieuse.

Ceux qui ont reproché aux Sillonistes de se mêler à des réunions où ils discutaient et s’entendaient sur certains points, avec des hommes qui ne partageaient pas leur foi religieuse, n’ont pas pris garde que ce fut souvent pour eux le moyen de la professer et de la défendre ; là où elle est d’ordinaire ignorée et calomniée. N’est-ce donc rien, par exemple, que de porter et de commenter, même à l’abri de quelques théories contestables et risquées, comme ils le font sans cesse en de tels milieux, cette affirmation : qu’il n’y a pas de régéneration sociale en dehors de l’influence morale et chrétienne ? Toutefois comme en de telles discussions, la voie est ouverte à des systèmes plus ou moins douteux, à des expériences plus ou moins aventureuses, il est bon que les catholiques qui s’y livrent n’engagent qu’eux mêmes et non pas l’Église, et que même, s’il était nécessaire ; nous ne puissions les désavouer, ce qui serait impossible s’ils ne conservaient pas vis à vis des Evêques une certaine indépendance dans la mesure et dans les limites que nous avons indiqués. – Je ne prétends pas d’ailleurs que les Sillonistes ont toujours et partout gardé toute la réserve désirable dans leurs relations avec les hommes étrangers ou hostiles à leur foi religieuse. Je ne leur aurais certes pas conseillé de faire à un aussi triste personnage que Thalamas l’honneur de l’interviewer ?, même dans l’espoir d’obtenir quelques atténuations à ses odieuses attaques contre Jeanne d’Arc. Mais induire de ce fait comme le font certains de leurs détracteurs, que les Sillonistes ont voulu réhabiliter Thalamas et lui livrer Jeanne d’Arc qu’ils ne cessent de glorifier, c’est la pure mauvaise foi. – Quant à leur protestation peut-être trop ardente contre une démonstration, légitime dans son principe, mais dégénéré en manifestation politique avec des cris séditieux, des injures et des violences, des bris de statues j’estime qu’elle a rendu une service à l’Église qui n’a jamais justifié, même contre ses pires ennemis, de pareils moyens de défense. Le résultat d’ailleurs de ces émeutes impuissantes serait de provoquer contre les catholiques de redoutables représailles, en nous aliénant tous les esprits sérieux et modérés, s’ils pouvaient supposer que nous en sommes solidaires à quelque degré.

Les Sillonistes au reste, ont trop affirmé leur foi catholique et l’affirment chaque jour et à chaque occasion avec trop de netteté, pour qu’ils puissent la renier en ces sortes de rencontres, et leur exclusion récente du syndicat des étudiants républicains, justement pour y avoir maintenu cette affirmation, prouve bien que ce point essentiel ils sont irréductibles et nullement inclinée aux concessions coupables, même en faveur des alliances les plus désirées.

Telles sont, Monseigneur, les considérations qui ont inspiré mon attitude vis à vis du Sillon. Elle est à la fois bienveillante et sympathique tout en étant réservée. Je demande à mes prêtres de s’y conformer eux mêmes, d’accueillir affectueusement, paternellement les Sillonnistes qui viennent à eux et réclament le secours de leur ministère et de leur direction spirituelle, d’encourager discrètement leur apostolat chrétien sans prendre parti pour leurs idées politiques ou sociales, qu’ils ne doivent pas non plus condamner au nom de l’Église tant qu’elles resteront dans les ??? opinions libres.

Cette attitude lors de mon dernier séjour à Rome, je l’ai soumise au St. Père, et il m’a semblé qu’il l’approuvait ; il ne l’a certainement pas blamée, et j’entends encore l’accent avec lequel, me parlant de ces bons jeunes gens, il me disait : « JUNIORES SUNT, MULTUM INDULGERE ». Deux ans, il est vrai, se sont écoulés depuis lors. Cet entretien est postérieur toutefois à la fameuse parole : « SEQUUNTUR VIAM DANMOSAM » diversement interprétée. N’est-il pas naturel d’ailleurs que le St. Père réponde aux renseignements qui lui sont soumis, et convient-il de généraliser outre mesure le sens de ses blâmes ou de ses éloges.

Je sais d’ailleurs que depuis cette époque l’ordre ou tout au moins le conseil de ne plus attaquer le Sillon est venu du Vatican à plusieurs de ses agresseurs les plus ardents, qui ne l’ont certainement pas oublié.

Sauf en des cas particuliers dont chaque Evêque est juge dans son diocèse serait-il équitable et opportun que l’Episcopat français sortit de sa réserve pour condamner d’une manière générale le Sillon, comme certains écrivains sans mission et sans autorité, nous pressent de le faire ? A mon humble avis, une telle sévérité envers ces enfants du peuple paraîtrait à beaucoup d’autant plus odieuse qu’elle contrasterait avec notre discrétion et notre indulgence vis à vis d’une autre ligue qui sous la plume de ses principaux chefs, mêlant à des déclarations politiques des professions anti-chrétienne et athée, préconisant, et employant pour l’action et pour la lutte des moyens réprouvés par la morale, s’efforce d’exploiter et de compromettre l’Église dans une aventure singulièrement périlleuse et suspecte, sans aucun profit, d’ailleurs, pour la cause politique qu’ils prétendent ainsi servir.

Quel serait, en définitif, le résultat d’une telle condamnation ?

Elle serait un triomphe inopportun pour les vieux partis et particulièrement pour l’action française si acharnée contre le Sillon. Aux yeux de beaucoup, en frappant ceux catholiques suis se sont les plus ardemment ralliés à la République, elle justifierait l’accusation dont nos ennemis ont si perfidemment et si efficacement usé contre nous, avec le concours inconscient mais très utile des catholiques qui s’obstinent à déclarer la République essentiellement mauvaise. Ils diraient que les Sillonistes sont condamnés pour leur attachement à la République et que cette forme de gouvernement établi en France est décidément incompatible avec l’Église.

Ce serait pour nos œuvres de jeunesse – notre meilleur, presque notre unique espérance – un coup désastreux, et je le crains irréparable. Quand nous aurions étouffé cette flamme généreuse, où se rallumerait-elle ? Les Sillonistes ont trop de sens catholiques pour qu’on arrive à faire d’eux des révoltés ; mais en les décourageant, ne les exposierons nous pas à l’égoïste et mauvaise reprise d’eux-mêmes, et ne reviendraient-ils pas à cette vie de sceptiques et jouisseurs qui dévore et annihile une grande partie de la jeunesse française ? Qui les remplacerait dans leur apostolat populaire ? Certes je n’ai garde de méconnaître le mérite et l’utilité des autres œuvres de jeunesse. J’encourage et je bénis chaque jour cette admirable association de la jeunesse catholique digne de son beau nom. Mais elle est surtout conservatrice dans le meilleur sens de ce mot ; elle accueille, elle garde tant de jeunes gens élevés pour la plupart dans les traditions chrétiennes, elle les prémunit contre des erreurs, des séductions auxquelles, en dehors de son influence, un grand nombre succomberaient.

Le Sillon est surtout conquérant ; il pénètre et fait des recrues là où de plus sages peut-être n’arrivera pas, dans les milieux populaires, et aussi, en ces derniers temps, dans les milieux intellectuels jusque là peu accessibles à notre influence. C’est ainsi qu’en ce moment ils comptent trente de leurs à l’école normale supérieure ; toute une élite hardiment républicaine, audacieusement démocrate mais, et c’est l’essentiel, hautement croyante et pratiquante. En un mot, le Sillon est notre avant garde, un peu aventureuse mais si vaillante !! C’est une raison pour ne pas nous engager inconsidérément à sa suite, pour la surveiller, pour le modérer autant que nous pourrons, pour l’avertir et l’arrêter au besoin, en respectant d’ailleurs la liberté et l’élan légitime de ses initiatives, sans lesquelles elle cesserait d’être elle-même. Mais, de grâce, ne la fusillons pas sous les yeux et aux applaudissements de l’ennemi, car ce serait vraiment tirer sur nos troupes.

J’espère Votre Grandeur de ma pardonner cette trop longue confidence, et d’agréer l’hommage de mes sentiments profondément respectueux et cordialement dévoués en Notre Seigneur.

Henri-Louis, évêque de Nice

(Manuscrit) PS L’on beaucoup reproché aux Sillonistes d’accepter, à l’occasion, sur le terrain social la coopération d’hommes étrangers à la foi, mais à??que Léon XIII dans ses Encycliques sur le Ralliement et Pie X lui-même dans une réd ??? lettre à Mgr l’Evêque de Nancy ne conseillent pas ou du moins ne tolèrait pas sur le teerrain politique l’alliance avec tous les honnêtes gens ? Comment d’ailleurs, dans une société aussi divisée que la nôtre les catholiques pourraient-ils maintenir leur influence et leur action nécessaire s’ils étaient exclus ou ils devraiement s’exclure eux-mêmes abandonner aux protestants et aux juifs, aux ???ponts toutes les œuvres où ils trouvent rencontrer des bonnes gens qui n’ont pas leur foi – cette rencontre au reste propre à la nécessité ? D’ordo ??? et prendre l’occasion d’un apostolat qui nous a voulu beaucoup de ??? et pourrais ?? tels ou tels ????

(Dernière paragraphe illisible)

SOURCE

https://www.catholic-hierarchy.org/diocese/dnice.html

https://nice.catholique.fr/mgr-henri-chapon/embed/#?secret=aforsEyVu5#?secret=wLRzNeZOtz