Archevêché d’Albi
le 22 avril 1910
Très Saint Père
Votre Sainteté me connaît assez pour me savoir incapable de lui faire la moindre peine. Elle sait que tous ses désirs seront des ordres pour moi.
Monseigneur Couillié m’ai fait part de la communication qu’il a reçue de S. E. le Cardinal Secrétaire d’État relativement au Sillon. Comme je l’ai dit dans ma réponse au Cardinal de Lyon je garderai le silence le plus complet en m’abstiendrais de publier les nombreux lettres d’adhésion que j’ai reçues – il va de soi que tout le monde devra rester fidèle à les prescriptions du T. Saint Père.
Le silence ne me coûtera guère. Je tenais si…
Si j’ai écrit à Marc Sangnier c’est que j’étais humilié pour l’épiscopat de voir une presse ?
??? catholiques de substituer au Pape et aux évêques, un journaliste qui dans une préface pleine d’allusions perfides mettais les évêques au défi de prendre la défense des Sillonnistes. Pouvait on rester sous le coupe d’une menace si audacieuse ? Devrions-nous, nous évêques, être les esclaves timides d’une Presse qui loin de suivre les directions de l’épiscopat, comme le veut Votre Sainteté, prétend les régenter ? Pouvais-je les attaques dont Léon XIII avait été l’objet, attaques auxquelles ni Votre personne sacrée, ni S.Em. le Cardinal Secrétaire d’État n’ont pas toujours échappé ?
J’ai écrit ma lettre à Marc Sangnier non pour approuver toutes ses idées – cela étant l’affaire de V.S. et non la mienne, comme je n’ai cessé de le redire – mais parce que je voulais donner un marque de sympathie à d’admirable jeunes gens pour lesquels beaucoup de catholiques n’ont que de sévérité alors qu’ils ont de trésor de tendresse pour les jeunes de l’Action Française dont la conduite morale est fort scandaleuse. Mais tout cela a été déjà exposé à Votre Sainteté.
Je n’aurais certes pas écrit mes deux lettres au Cardinal Andrieu si l’éminent archevêque n’avait pas communiqué à la presse la lettre qu’il m’a adressé. Rien ne justifiait cette manière d’agir. Depuis deux mois S. Em. était en possession d’un mémoire confidentiel que je lui avais envoyé dans la pensée qu’il en conférerai avec Votre Sainteté. Au lieu de s’entendre fraternellement avec moi, il garde le silence pendant deux mois et au lieu de voir en ce qu’il a y aurait à décider entre nous le Cardinal communiquer à la presse, sans m’en prévenir, la réponse tardive qu’il m’adressait.
La lettre d’un primat de l’Église est toujours chose grave. Comme j’étais en jeu aux yeux du public en que ce document paraissait être un blâme je ne pouvais laisser le public sous cette impression.
Encore une fois c’est malgré moi que je suis sorti de mon silence, c’est volontiers que j’y rentre, d’autant plus volontiers que par là je me conformerai à la pensée de Votre Sainteté et Lui donne la preuve de ma filiale obéissance.
Je me mets à Ses pieds…
+Eudoxe Irénée, archevêque d’Albi
SOURCE
Apostolic Archives, 1910 Rubric 12 F.14
Eudoxe-Irénée-Edouard Mignot