Evêché de Versailles
9 février 1910
Eminence,
Je viens de recevoir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire sur le sujet que vous savez.
Je manquerai de sincérité si je ne vous disais pas que cette a produit en mon âme un profond sentiment de tristesse.
En conscience, je ne peux rien rétracter des faits très précis et très exacts que je me suis imposé le devoir de vous signaler. Je dois seulement y ajouter trois remarques complémentaires :
1° « Le Sillon » n’est pas du tout une Association des prêtres, et personne en France n’a jamais pensé à embrigader le clergé dans une association autre que la Hiérarchie divinement instituée sous l’autorité du Pape et des Evêques.
2° « Le Sillon » est une association de jeunes laïques qui font profession de catholicisme. Il est vrai qu’ils sont républicains et démocrates. Mais ils ne demandent pas à l’Église de solidariser avec eux et d’approuver officiellement leur idéal social et politique. Il suffirait de ne pas les désapprouver et de les laisser faire.
3° « Le Sillon » a droit pour le moins à la même liberté que l’Association libérale populaire de Monsieur Piou, association que le Saint Siège n’a pas l’intention de condamner. La pauvre Eglise de France a besoin de toutes ses forces. Elle a besoin non seulement de l’activité des catholiques, mais encore de la collaboration des honnêtes gens et des libéraux sincères. Elle a besoins particulièrement de ses groupes de Jeunesse. Or « Le Sillon » est et va devenir une force considérable avec son Journal quotidien qui est à la veille de paraître. Décourager toute cette jeunesse, l’exaspérer et la mettre peut-être contre nous, serait une souveraine injustice et une souveraine imprudence.
Je sais bien, Eminence, que tous ne tiennent pas ce langage, et que des voix arrivent jusqu’à vous, qui rendent un son différent. Je ne discute pas le témoignage des autres. Je vous donne le mien, et je affirmer devant Dieu qu’il est désintéressé et qu’il vient non d’une imagination échauffée et querelleuse, mais d’une âme uniquement préoccupée du bien de l’Église en France. Vous ferez de ce témoignage que bon vous semblera. J’ai voulu seulement, en vous disant la vérité, dégager ma responsabilité. Je n’ai plus maintenant qu’à me taire, à beaucoup prier et à continuer mon laborieux apostolat.
Je vous prie d’agréer, Eminence, l’assurance de mon religieux et très profond respect en NS.
+Charles, évêque de Versailles
SOURCE
Apostolic Archives, 1910 Rubric 12 F.14