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Le Sillon, Bulletin d’Action et de propagande
4ème année N° 5 mai 1910
Un dernier effort
Il faut redoubler d’efforts pour lancer La Démocratie suite à l’afflux de locaux
Un avis
Grâce aux polémiques dont le Sillon a été l’objet, grâce surtout à la loyauté d’attitude constamment observée par Marc Sangnier et tous ceux qui ont parlé ou écrit au nom du Sillon, le grand public commence à mieux nous connaître. Nous espérons que les controverses à notre sujet cesseront bientôt et que nous ne servirons plus de prétexte à des dissentiments dont nous souhaitons la fin de tout coeur.
Nous avons eu l’avantage d’avoir d’éminents prélats démontrer la légitimité de notre position sur le terrain civil et politique. Nos efforts en seront plus libres et plus efficaces. D’ailleurs nous avons toujours entendu ne jamais faire abstraction de notre foi religieuse ; donc, sur le terrain politique comme partout, nous nous garderons bien de porter atteinte soit aux principes catholiques, soit à l’autorité des évêques.
Il ne faut pas nous lasser de répéter ces déclarations à ceux qu’inquiète notre action et il faut que notre conduite montre à tout instant de quel esprit nous sommes.
Et à ce propos nous devons signaler à nos camarades un nouveau grief qui vient d’être articulé contre nous :
Le Sillon jetterait du trouble dans les séminaires, tels ou tels ecclésiastiques amis du Sillon ne donneraient pas toujours pleine satisfaction à leurs évêques au point de vue de la discipline.
Il faut que, de notre côté, rien ne puisse donner à ces reproches un fondement quelconque.
En premier lieu, nous ne voulons porter le trouble nulle part et surtout pas dans les séminaires, où notre propagande n’a que faire après les directions de l’autorité compétente qui ont tant recommandé aux jeunes clercs de ne s’occuper que de leur formation et de leurs études cléricales.
En second lieu, est-il arrivé à des ecclésiastiques de couvrir du nom du sillonnisme un esprit d’indiscipline et de nouveauté ? Nous n’en savons rien et, en tout cas, cela ne nous regarde pas ; ce n’est pas dans les idées du Sillon qu’ils trouveront la justification de leurs écarts, si écarts il y a ; ce serait d’ailleurs le monde renversé que nous puissions être, à aucun titre ni à aucun degré, responsables de leurs actes ou de leurs attitudes. Aucune solidarité ne rattache la cause du Sillon à la leur. Il faudrait que nos amis sachent le dire nettement si cela était nécessaire.
En troisième lieu, pour la direction spirituelle de nos Cercles d’études, nous entendons comme toujours n’avoir affaire qu’avec les prêtres réunissant pour ce ministère toutes les conditions que l’autorité ecclésiastique doit requérir en eux ; mais ce n’est pas nous qui sommes juges de ces conditions, c’est l’autorité ecclésiastique, cela est évident.
Enfin, chaque année, de jeunes hommes (ce sont eux qui le déclarent) trouvent dans la vie sillonniste la préparation à un appel de Dieu vers l’état ecclésiastique. Ceux-là savent bien que nous les aimons toujours, mais que la plus grande joie qu’ils puissent nous donner, et ils nous la donnent, c’est d’entendre dire qu’au séminaire ils ne se font pas remarquer autrement que par leur ferveur et leur respect de la discipline.
C’est notre devoir de bons laïques de nous souvenir de ces choses. Nous avons toujours cherché à ne les oublier ni dans la théorie ni dans la pratique ; nous continuerons de même à l’avenir.
Notre action politique au lendemain des élections
Ce que prouvent les élections
Le pays attend une autre politique. Les uns se retournent vers la droite, les autres préfèrent les unifiés et les révolutionnaires, mais il est certain que le pays ne désire le succès ni des uns ni des autres.
Et si vous rendez moins sectaire et plus réformateur le programme radical-socialiste, et plus républicain, plus démocratique, le programme progressiste, vous êtes très près d’avoir le programme de la République démocratique que nous défendons.
Nous l’avons senti nettement : la réconciliation nationale ne pourra se faire qu’autour de notre programme.
Erreurs de tactique
Nécessité d’une organisation politique
Il semble donc qu’il est nécessaire de grouper les électeurs que nous voulons atteindre, en dehors du Sillon, sur le terrain même de la République démocratique et dans une organisation nettement, franchement politique.
Le « plus grand Sillon » qui n’a jamais eu d’existence propre et se confond en réalité avec le Sillon lui-même, me paraît très peu apte à remplir ce rôle.
Maintenant que nous avons crée en France un tempérament nouveau ardemment démocratique, que nous sommes parvenus à entraîner une partie de la jeune génération en dehors des vieux partis constitués, que nous avons de nombreux militants aguerris, une clientèle à travers tout le pays, il semble qu’il est indispensable d’élargir notre action, de ne pas cous contenter de vivre entre nous, mais de travailler à la conquête de la masse du pays.
L’activité de nos amis se manifeste sous des formes diverses : l’éducation populaire, l’action sociale et l’action politique. Il est temps de mettre un peu d’ordre et un peu de clarté dans tout ce travail. Si l’âme commune du Sillon doit rester vivante à travers tous ces modes d’action, il importe de créer pour chacun une organisation distincte qui permettra à nos amis de mieux accomplir les différentes tâches qui s’imposent à eux.
En voulant mêler la formation morale des jeunes à l’action politique, les œuvres de presse ou les œuvres économiques, nous risquons dans cette confusion de compromettre notre action.
Sans doute, le même esprit doir continuer tous nos efforts. Mais nous nous croyons assez forts, assez riches en dévouement, pour tenter une nouvelle croisade, avec des organisations rajeunies, plus indépendantes les unes des autres, plus adaptées à nos besoins actuels et aussi, nous l’espérons, plus conquérantes encore.
… C’est lentement que nous parviendrons à créer une organisation politique. Mais là surtout je crois que nous avons un grand écueil à éviter.
Il ne faut que nous décidions la création d’une ligue ou d’un parti…
Nous, surtout, qui entendons faire appel à tous les républicains qui, adoptant notre programme démocratique, auront le courage de briser avec les vieux partis, nous qui désirons non une transformation superficielle du Sillon, mais qui rêvons d’élargir notre action, afin de pouvoir conquérir à notre idéal d’autres âmes, nous devons redouter la formation prématurée de ce mouvement politique.
Il faut surtout que quelques-uns d’entre nous se consacrent particulièrement à préparer la naissance de ce parti politique et tâchent de découvrir les éléments qui, dans les milieux de droite comme de gauche, accepteront de s’unir sur le terrain de la République démocratique. Le danger serait donc de constituer des groupes politiques composés de nos seuls camarades sillonnistes, car nous aurions ainsi changé d’étiquette sans avoir acquis une force nouvelle de pénétration et de conquête.
Certains apercevront avec tristesse ces horizons nouveaux. Ayons assez de confiance dans notre cause pour ne pas toujours jeter des regards attendris vers le passé.
Jacques Roedel
SOURCE
Apostolic Archives, 1910 Rubric 12 F.14